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L'Ateliers spéculatif
de Thomas Ruff
L'architecture était déjà l'un de ses sujets
de prédilection. Aujourd'hui, le photographe Thomas Ruff
fait appel à Herzog & De Meuron pour l'aménagement
de son atelier à Düsseldorf.
texte
: Damien Sausset
photos : Philippe Chancel
Visite
d'atelier
Durant le XXe siècle, la notion d’avant-garde
supposait que l’artiste était un personnage
iconoclaste, prophétique et méconnu étant
donné qu’il ouvrait des perspectives auxquelles
personne n’était préparé.
On pourrait naturellement déduire de cette vision
éminemment romantique que les créateurs
avaient également fait preuve d’audace
dans le choix de leurs espaces de vie. Or, il n’en
est rien. L’alliance entre artistes et architectes
fut exceptionnelle durant le XXe siècle. Et pour
une maison construite à Paris en 1926 par Adolf
Loos suite à une commande de Tristan Tzara, combien
d’ateliers, combien de maisons n’ont pour
unique intérêt que d’avoir été
l’antre d’un artiste célèbre
? Certes, on pourrait rétorquer que la réalisation
d’une maison par un architecte reconnu nécessite
de gros moyens financiers ; moyens dont généralement
peu de gens disposent, à plus forte raison les
artistes. Cela n’est pas si vrai. Dès les
années 30, quelques maîtres de l’art
moderne possédaient des revenus amplement suffisants
pour de tels projets. Pourtant, il suffit de regarder,
par exemple, les lieux de résidence de Picasso
et Matisse pour s’apercevoir que le grand modèle
reste celui d’un habitat bourgeois, confortable
et spacieux.
Cependant, la conception de l’artiste
posté aux avant-gardes de la création
allait quelques décennies plus tard inciter toute
une jeune génération à préférer
d’autres types d’espaces. Vieilles usines,
lofts spacieux dans les zones abandonnées, espaces
incertains et délabrés vont servir durant
les années 60 et 70 de nouveau cadre à
la vie artistique. Le prototype le plus achevé
mais aussi le plus artificiel de ce genre d’attitude
restant bien évidemment la vaste Factory de Warhol,
à la fois lieu de fête, point de rencontre
et atelier de production. Pour tous les artistes de
cette époque, il s’agissait, là
encore, de s’affirmer en nouveau héros
des temps modernes notamment en rejetant le confort
lié à l’idéologie bourgeoise.
Outre certaines considérations financières,
récupérer ce type d’espace dénotait
d’une attitude « cool », ouverte à
toutes les expérimentations de vie et de travail.
Il y avait aussi dans cette nouvelle mode un goût
certain pour le délabrement, la dégénérescence
; en somme une nouvelle fascination pour une esthétique
du rebus et du vestige aux antipodes de la parfaite
beauté des produits de l’industrie de masse.
Bien évidemment, tout cela était largement
inconscient. Pour s’en convaincre, il suffit de
rappeler que cette sensibilité n’était
que l’anticipation d’un mouvement plus profond
de la société même, mouvement qui
allait ensuite trouver son versant populaire dans la
déflagration musicale et vestimentaire du Punk
avec son apologie du « trash » comme symbole
même des ruines de la culture occidentale. Quoi
qu’il en soit, par un étrange retour des
choses, les années 80 et leur esthétique
du vide vont s’approprier ce modèle pour
le répandre auprès des classes aisées.
Le loft, jadis honni, devenait soudain un produit de
luxe dans le marché de l’immobilier. Autant
dire que les exemples d’architectes célèbres
ayant œuvré pour des artistes sont assez
rares. Cela peut paraître d’autant plus
surprenant qu’au même moment une nouvelle
génération de musées d’art
contemporains était systématiquement confiés
aux plus prestigieuses agences d’architectes à
travers le monde.
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L'atelier
principal de Thomas Ruff où il réalise certaines
de ses prises de vue et sélectionne les images
sur lesquelles il travaille
Le second atelier de Ruff, consacré
aux papiers administratifs |
Un atelier signé Herzog & De Meuron
C’est donc avec intérêt que l’on
apprenait dernièrement que l’un des plus
fameux photographes allemands, Thomas Ruff, venait de
confier la réalisation de son atelier de Düsseldorf
aux architectes Herzog & de Meuron, ce tandem d’architectes
Suisses dont le nom est désormais indissociable
de la Tate Modern de Londres (2000), projet pharaonique
ou ils avaient transformé avec brio une ancienne
usine électrique en temple de l’art contemporain.
Herzog & de Meuron occupe une place très
particulière dans le monde de l’architecture
contemporain. Dès le début des années
80, ils se démarquent d’un milieu alors
très dogmatique en adoptant des positions sophistiquées
notamment en revendiquant une parenté avec certains
des concepts de l’art le plus contemporain. Leurs
premières réalisations dénotent
immédiatement d’un incroyable goût
pour l’expérimentation, pour les formules
inédites, à contre courant des styles
alors en vigueur. Quel pouvait donc être la nature
de leur intervention pour Thomas Ruff. La question nous
intriguait d’autant plus que depuis l’aube
des années 90, ces architectes avaient demandé
à plusieurs reprises à quelques rares
artistes de travailler avec eux sur leur architecture.
Jeff Wall, mais aussi Thomas Ruff avaient finalement
accepté cette collaboration inédite. Il
était donc prévisible que cet atelier
tout juste achevé devait offrir quelques particularités
architecturales tout à fait dignes d’intérêt.
Trouver l’endroit n’est pas si facile. Une
fois à Düsseldorf, il faut passer le Rhin,
poursuivre ensuite à travers un quartier chic
pour aborder finalement une banlieue sans autre intérêt
que de décliner ces longues façades grises
typiques de la reconstruction. C’est le long d’une
interminable ligne de tramway que se trouve le bâtiment.
Côté rue, rien ne le distingue. Tout juste
devine t’on à ses proportions massives
qu’il s’agit d’un site industriel.
Durant la visite, le propriétaire des lieux nous
apprendra qu’il s’agissait d’un ancien
relais électrique. Devant la porte principale,
une surprise nous attend. Outre Thomas Ruff, ce vaste
complexe est également occupé par Andréas
Gursky et Axel Hutte, autant dire deux des plus fameux photographes allemands, eux aussi anciens élèves
de Berndt et Hilla Becher à l’Académie
de Düsseldorf dans les années 70.
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La
bibliothèque mezzanine
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Monumental
et organisé
C’est un Thomas Ruff vaguement épuisé
par une journée d’enseignement qui nous
accueille. Avec son air d’éternel étudiant,
il nous entraîne immédiatement dans le
vaste ensemble. De chaque coté de l’entré
s’ouvrent deux immenses salles, deux ateliers
différents. Leurs proportions imposent le respect
: près de 6 mètres sous plafond, 15 mètres
de côté. L’ensemble du rez-de-chaussé
mesure plus de 300 mètres carrés. La première
de ses deux salles, avec sa double exposition, renferme
plutôt les archives administratives, les ordinateurs,
les dizaines de planches contacts parfaitement ordonnés
en tas sur une ancienne table de ping-pong transformé
en vaste bureau. C’est également dans cette
pièce que le couple reçoit parfois. Quelques
canapés, une table basse en atteste. L’autre
salle, séparé de la première par
une vaste et lumineuse cuisine, est l’atelier
proprement dit, le lieu de prise de vue, de manipulation,
d’archivage des dizaines de photographies que
Ruff trouve, collectionne et classe jusqu’au
jour où elles interviendront dans l’une
de ses séries. Deux portes assez imposantes ouvrent
sur une curieuse salle, faite d’étagères,
de placards, de rayonnages. Il s’agit d’une
chambre froide permettant la parfaite conservation des
négatifs mais aussi de quelques tirages grands
formats. De retours dans l’atelier, nous apercevons
une mezzanine imposante qui se révélera
être une vaste bibliothèque assurant la
transition entre les ateliers et l’appartement
privé du premier étage. Devant notre étonnement, Thomas Ruff sourit et c’est sur le perron
du jardin qu’il explique l’histoire de cet
endroit : « Lorsque j’ai acheté ce
lieu, j’ai tout de suite pensé à
Herzog et de Meuron. Je les connaissais depuis 1991,
époque où ils étaient venus me
demander de réaliser des photographies de leurs
bâtiments. De plus, j’apprécie leur
travail et leur démarche. Ils sont finalement
assez proche de ma conception de l’activité
artistique puisqu’ils refusent la répétition
et qu’ils portent sur l’architecture un
regard critique qui par bien des côtés
est proche de celui que je porte sur le médium
photographique. Pour moi, il était évident
que c’était les parties consacrées
à mon activité qui comptaient. L’appartement
n’était pas la priorité. D’ailleurs,
il se situe au premier étage. Je voulais des
espaces très lumineux, si possible dans un esprit
proche du Bauhaus. Mais comme l’ensemble du bâtiment
possédait des proportions hors norme, je me suis
associé avec Axel Hütte et Andréas
Gursky, qui chacun ont aménagé leur propre
espace. »
Au mur quelques œuvres récentes
de la série des « Substrat ». Devant
notre étonnement face à ces photographies abstraites et très colorés, Ruff nous
rappelle que même s’il reste associé
dans l’esprit du public à la série
des portraits (1981-2001), son activité artistique
ne repose pas sur l’objectivité. «
Mon travail doit avant tout être compris comme
une interrogation sur ce qu’est la photographie,
sur sa spécificité, sur ce que véhicule
une image. La photographie est toujours une description
de quelque chose. Mais, pour ma génération,
le modèle de toute photographie n’est probablement
plus la réalité en elle même, mais
bien les images que nous avons de cette réalité.
Pour cette raison, vous pouvez trouver dans mon travail
aussi bien des images que j’ai faites que des
images que j’ai trouvées et collectionnées
et retouchées par ordinateur. En ce sens, on
peut dire que la photographie a toujours été
le médium de la manipulation. En fait, j’essaie
de rendre cela évident et je pense que c’est
ce qui rassemble tous mes travaux. En fait chaque série
synthétise une recherche précise qui en
général dure deux à trois ans.
. » Chaque ensemble répond à une
préoccupation, une interrogation qu’il
explore jusqu’au moment où l’ensemble
trouve sa cohérence. Et si la question de l’objectivité
était effectivement en jeu dans ses portraits,
ses images d’architectures et les vues d’étoiles,
ses derniers travaux basés sur des photographies trouvées sur Internet transforment chacune de
ses images en véritable tableau. Que ce soit
dans la série des « Nudes » ou des
« Substrat », la photographie devient une
surface où l’artiste s’amuse avec
les moyens informatiques à saturer les couleurs
au point qu’il est difficile de savoir s’il
s’agit d’une photographie ou d’une
œuvre picturale. « Je compose mon image à
la surface » déclare t’il en guise
de conclusion. La vision de ce vaste atelier blanc avec
ses dizaines d’images rend cette déclaration
particulièrement évidente.
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d.p.b.08,
2000, laserchrome et diasec, 130x180 cm, édition
de 5 (galerie Nelson, Paris)
Portrait (O. Cieslik), 1990, tirage
couleur, 210x165 cm, éd. 2/4 (galerie Nelson, Paris.
@Kleinefenn), l'un des portraits qui l'ont rendu célébre
dans les années 80. |
Bloc-notes
Thomas Ruff est représenté en France par
la Galerie Nelson (40, rue Quincampoix, 75004 Paris
; 01 42 71 74 56) qui exposera à la FIAC en septembre
prochain sa dernière série. Deux ouvrages
méritent une attention particulière «
Thomas Ruff, 1979 to the present » qui se veut
un véritable catalogue raisonné de toutes
ses séries et le dernier (ed Walter Köning,
270 pages) et le « Nudes » aux éditions
Schirmer/Mosel (168 pages, 49 euros). Herzog & de
Meuron viennent de publier un ouvrage essentiel pour
la compréhension de leur démarche : «
Histoire Naturelle » ed Lars Müller Publihers.
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article est la propriété de SFPA |
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